Quoi de plus absurde que de répondre à l’injonction de la nouveauté quand elle se formule au travers d’une langue morte ? C’est peut être pour conjurer la fin du langage philosophique que je tente de manifester sa pertinence au travers de thèmes et d’objets issus du quotidien.

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Le problème du salut chez Nietzsche


 « « Gai Savoir » : qu'est-ce sinon les saturnales d'un esprit qui a résisté patiemment à une terrible et longue pression patiemment, sévèrement, froidement, sans se soumettre, mais sans espoir, - et qui maintenant, tout à coup, est assailli par l'espoir, par l'espoir de guérison, par l'ivresse de la guérison ? »[1]


Choisir d’étudier le problème du Salut chez Nietzsche relève d’une double attention :
La première de celles-ci est de comprendre la critique de Nietzsche à l’égard de la religion et de manière plus générale, des concepts développés par ce qu’il appelle « les hallucinés de l’arrière Monde »[2]. Que ceux-ci soient philosophes ou religieux, ils s’accordent en un point, une métaphysique idéaliste qui vante un « Vrai Monde » auquel nous n’accédons qu’à condition de renoncer au sensible.
La seconde est l’observation patiente, attentive, des valeurs défigurées par la religion que l’auteur entreprend d’examiner, d’interroger, et pourquoi pas de faire siennes. Bien plus qu’une « vulgaire » récupération et mise au goût du jour, c’est un travail généalogique qu’il commence, afin de retrouver, avant la corruption que représente le christianisme, certaines valeurs dont son entreprise philosophique ne saurait se passer. C’est ainsi seulement que l’on pourra comprendre comment certaines valeurs que l’on croyait condamnées du fait de leur souillure par l’Eglise chrétienne[3], font encore sens dans sa philosophie.
Seul le salut, et l’ambivalence de celui-ci dans la philosophie de Nietzsche nous permettait d’accomplir véritablement cette double exigence que nous voulions notre. De toute évidence il ne s’agit pas d’un concept annexe ou mineur, que ce soit dans la religion que Nietzsche critique abondamment ou dans la nouvelle perspective qu’il envisage des valeurs du sacré. Si la critique de la religion et des métaphysiques idéalistes est évidente à la première lecture, cette refondation ou plutôt, cette recherche de la fondation de la valeur du sacré, bien que plus diluée n’en est pourtant pas moins présente. La publicité et la postérité qui nous ont présenté Nietzsche uniquement comme un farouche adversaire de la religion, ne facilitent aucun de nos deux axes. Si on croit, à tort, que le marteau de Nietzsche ne sert qu’à détruire les idoles,  les idéaux, alors on lira de manière trop naïve le texte nietzschéen pour saisir la subtilité de sa critique. A quoi il faut ajouter qu’on manquera à coup sur l’effort qu’il fait pour retrouver, maquillées ou défigurées par la religion, certaines valeurs dont il faut questionner la valeur et l’orientation avant même de songer à s’en débarrasser.
C’est pourquoi entreprendre la généalogie du salut n’est pas une tache aisée. Toutefois, la reconstituer grâce à la lecture nous permettra certainement à la fois de comprendre comment ce concept a été sculpté et comment il a pris chair, s’est incarné en la personne du sauveur, sous l’influence de la métaphysique judéo-chrétienne. Comprendre comment il a été construit, façonné, par des mains bien humaines, c’est voir aussi en quoi il répond à certaines injonctions qui n’ont rien à voir avec le sacré lui-même. Ce sont ces contraintes, des obligations dictées par la faiblesse et le ressentiment qu’il faut écarter du sacré, qui malgré la corruption religieuse, continue d’avoir un sens fort et noble. Lorsque notre auteur évoque la symbolique grecque, c’est pour montrer dans une civilisation pas encore tout à fait corrompue par le nihilisme quelles valeurs peuvent être celles du sacré :

« En elle [la symbolique grecque], l’instinct le plus profond de la vie, celui de l’avenir de la vie, de l’éternité de la vie donne lieu à un sentiment religieux, - la voie même qui conduit à la vie, la procréation, est ressentie comme la voie sacrée… C’est seulement le christianisme, avec son ressentiment viscéral envers la vie qui a fait de la sexualité quelque chose d’impur : il a recouvert d’ordure le commencement, le présupposé de notre vie... »[4]

Peu importe ici que Nietzsche choisisse de défendre la symbolique grecque comme sienne, ou qu’il en propose une autre, ce que nous retiendrons de cette citation, c’est le toucher corrupteur et contagieux du christianisme.
Mais la simple critique, toute efficace qu’elle soit, est insuffisante pour Nietzsche. Il ne détruit que pour reconstruire. Ce qu’il entreprend de construire exige de faire table rase des acquisitions du passé. A ce titre, Ainsi parlait Zarathoustra, présenté par l’auteur lui-même comme un 5ème Evangile[5] nous rappelle le rapport tenace et ambigu, peut être paradoxal même que Nietzsche entretient avec la religion. Seulement, le 5ème Evangile que serait Ainsi parlait Zarathoustra, invalide les quatre premiers, de sorte qu’en dénonçant les précédentes impostures il se révèle être la première bonne nouvelle authentique.  L’évangile, comme Bonne Nouvelle, c’est avant tout la promesse du salut.

                                        « Voici maintenant le temps favorable, voici maintenant le jour du salut. » [6]

Nietzsche lui-même place son combat contre le christianisme dans la perspective du salut, dans un texte publié à titre posthume mais qu’il avait prévu d’intégrer comme appendice à l’Antéchrist, il nous dit ceci :

« Loi contre le christianisme
Promulguée au jour du salut, premier jour de l’An I
(le 30 septembre 1888 du faux calendrier)
Guerre à outrance contre le vice :
le vice est le christianisme. »[7]

Dieu, par le Christ annonce à tous que chacun peut se racheter, peut se faire pardonner la faute originelle par la foi en sa parole.

«Que Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même, en n’imputant pas aux hommes leurs fautes et en mettant en nous la parole de la réconciliation»[8]

Cette nouvelle que nous apporte Nietzsche est-elle celle d’un autre salut ? Si on choisit de rapporter ce message aux tous premiers mots de son Avant-propos[9] à l’Antéchrist, cette nouvelle, contrairement à celle apporté par les évangiles du Nouveau Testament, est loin d’être destinée à tous, et de se donner à tous, dans un mouvement uniforme d’amour universel. Bien au contraire. Et examiner la nature même du salut que Nietzsche propose nous permettra de déterminer à qui il amène la « Bonne Nouvelle », et en quoi celle-ci en est véritablement une, contrairement aux impostures qui l’ont précédée. La définition même de ce salut exposera du même coup les falsifications que la religion et la métaphysique ont fait subir à cette notion. C’est donc ici que notre entreprise généalogique doit commencer.
Quel sens donner au salut ? Saurions-nous dégager un sens plus profond, moins perverti et corrompu que le concept courant, pour nous en tenir à une idée probe de ce que pourrait désigner la salvation? Peut être que le sens étymologique, s’il ne nous donnera pas ce que Nietzsche a exactement en tête, nous donnera au moins quelques indices, que l’auteur, en bon philologue, n’a pas pu ignorer. On ne retourne pas du simple fait de l’ancienneté attestée du mot à un « concept » pré-religieux, mais l’effort opéré pour se défaire des déterminations et des constructions intellectuelles qui l’ont raffiné et l’ont défiguré nous permettra de comprendre quelle a été l’orientation fondamentale de l’histoire du salut en tant que concept. Si l’on s’en tient au latin, salut, vient du mot salus, salutis par lequel on désigne l’état de bonne forme physique, ou de santé.  C’est d’ailleurs ce que signifie aussi valetudo, valetudinis. Dès lors, si différence il y a entre les deux, quelle est- elle, et comment spécifier encore un peu plus le sens de salus, celui qui nous intéresse plus particulièrement, et participe du sens du salut tel que nous l’entendons. Pour cela, nous partirons d’un extrait d’un texte de Cicéron, où les deux mots, utilisés dans la même phrase distinguent deux concepts bien distincts.

« Nam mihi ante oculos dies noctesque versatur squalor vester et maeror et infirmitas valetudinis tuae, spes autem salutis pertenuis ostenditur. » [10]

L’expression « infirmitas valetudinis tuae » désigne la santé précaire de la correspondante de Cicéron. Il s’agit d’un état du corps bien présent, et tout à fait actuel, puisque c’est de ses propres yeux que l’auteur constate la décrépitude du corps de son épouse. En revanche « spes salutis », désigne l’espoir de santé, de recouvrement de la santé que Cicéron souhaite à sa femme. Pour être en bonne forme physique, il n’est pas nécessaire d’avoir eu une maladie ou d’avoir eu une blessure physique. La forme physique peut être comprise comme un fonctionnement mécanique opérationnel. En revanche l’idée de salut, de salvation, doit être comprise nécessairement comme la résistance face à un danger, pour être sauvé, il a fallu être menacé.

 « Enfin, la grande question demeurerait encore ouverte : celle de savoir si nous pourrions nous passer de la maladie, même pour le développement de notre vertu, et si en particulier notre soif de connaissance et de connaissance de nous-mêmes n’aurait pas tout autant besoin de l’âme malade que de l’âme saine. »[11]

Comment comprendre cette menace ? Sur le même mode qu’il faut comprendre le salut ; la menace dont on est sauvé n’est pas la menace immédiate de l’adversaire, ou de la mort, qui ne menacent que mon existence, c'est-à-dire la fin du fonctionnement mécanique de mon corps. Si je meurs, je ne suis plus. La menace que je dois craindre, c’est celle qui va modifier ce que je suis tout en me trainant dans l’existence, cette menace, c’est la maladie, l’altération de mon principe jusqu’à sa dégénérescence ultime. Dans l’extrait des Lettres Familières le salut n’est pas seulement tourné vers le futur parce qu’il est associé à l’espoir, mais l’espoir vient soutenir l’orientation vers l’avenir qui est celle de tout salut. C’est donc, au-delà, d’une « simple » optique de santé prolongée, un véritable souhait de guérison que Nietzsche adresse à l’humanité dans sa bonne nouvelle. La particularité de ce salut, est qu’il ne nous fait pas « ré accéder » à un statut antérieur, d’innocence, ou de plénitude originelle ; cette santé recouvrée ne se résume pas à une destruction pure de la maladie. Mais les moyens même que nous nous sommes donnés pour la vaincre, mettant à l’épreuve notre résistance nous ont immanquablement fortifiés, et il faudrait presque pour cela, comprendre la maladie comme un moyen de notre force. Lorsque Nietzsche se réapproprie la sentence populaire « Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort »[12], c’est d’une certaine manière, assumer que chaque obstacle, doit être compris comme un moyen de se surmonter, de se surpasser, de se donner à « soi même » la force de dépasser ce que l’on considérait pourtant comme une barrière. La puissance peut être comprise comme un coefficient multiplicateur de l’être. Plus je suis puissant, plus je suis. Seule l’acquisition de la puissance compte dans l’être-mouvement qu’est le devenir. Le mouvement même du devenir est la poursuite de la puissance. La puissance n’étanche pas cette soif, augmentant le devenir, elle augmente par là même l’aspiration à plus de puissance.

La pratique même du salut, de la salutation, témoigne de manière plus simple et plus courante de cette aspiration à l’état physiologique que nous nommons santé. Saluer quelqu’un, c’est lui adresser un vœu de santé, souhaiter la guérison à celui qui est malade, et invoquer une santé plus grande ou tout au moins conservée, à celui qui est déjà bien portant. Parce qu’il est impossible d’être en trop bonne santé, il n’existe pas de limite positive à cela, c’est pourquoi c’est s’engager dans un processus nécessairement sans fin, sans repos, que de poursuivre la santé. Et pourtant, l’absence de fin à ce processus ne le prive pas de son caractère motivant, et suffisant, dans la logique de l’action. C’est parce que la santé est plus affaire d’exercice et d’effort que d’état stable et pérenne.

« la grande santé – une santé que l’on ne se contente pas d’avoir, mais que l’on conquiert encore et doit conquérir continuellement, parce qu’on la sacrifie et doit la sacrifier sans cesse »[13]

Si on a l’occasion de montrer que le salut religieux, que l’on peut appeler « salut de l’âme », a un sens dérivé d’une santé corporelle, alors on comprend bien pourquoi Nietzsche cherchant à revaloriser la question du corps, par là, affronte un certain christianisme. Le vocabulaire agonistique n’est pas de trop dans cette perspective. La santé se conquiert, et s’obtient par la force ; le salut chrétien, lui, est accordé par Dieu, et l’intermédiaire de la grâce, sans aucun mérite particulier, si ce n’est justement l’absence de force qu’est la faiblesse. Nous restituons ici une citation du Nouveau Testament que Nietzsche choisit de mettre en avant dans le paragraphe 47 de L’Antéchrist.

« Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes; et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu'on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont, afin que nulle chair ne se glorifie devant Dieu. »[14]

 La théologie paulinienne, est selon Nietzsche, ce qui caractérise le mieux le christianisme, dans ce qu’il a de négateur, et de mensonger. Saint Paul, plus que Jésus encore est celui que Nietzsche combat. Mais là où notre auteur et le christianisme se rejoignent, c’est que la santé et le salut, dans leur portée existentielle, sont des concepts, ou des objets de foi majeurs. Qu’est ce qu’un sacrifice ? C’est reconnaître le sacré, et lui montrer les égards qui lui sont dus. Le sacrifice rend sacré ce qui est sacrifié. Comment comprendre le sacré chez Nietzsche, si comme nous l’affirmons, celui-ci a encore un sens dans sa philosophie ? Ne peut-on pas appeler sacré ce qui a pour l’individu qui le défend comme tel, une valeur si haute, et si incontestable, qu’elle est la possibilité même de toute valeur ?  La question est donc, qu’est ce que Nietzsche considère au plus haut point, et à partir de quoi estime t il pouvoir rendre compte des différentes valeurs ?  Où voir le sacré ailleurs alors que dans la vie, et dans ce qui donne l’occasion à l’être de faire croitre sa puissance ? C’est de cette seule croissance et de cette soif inextinguible que nous sommes nés et que d’autres naitront après nous. Quelle position peut être plus légitime que celle de défendre cette « volonté de puissance » qui nous fait advenir à l’être ? Bien évidemment, l’expression est chez Nietzsche très connotée et il nous faut préciser ce que nous entendons par là.

« La vie elle-même est pour moi l’instinct de croissance, de durée, l’accumulation des forces, l’instinct de puissance : où la volonté de puissance fait défaut, il y a dégénérescence. »[15]

L’auteur n’entend pas ici par « volonté » une quelconque capacité de l’être ou de la vie définie par anthropomorphisme. Il faut comprendre cette volonté comme l’on comprend une tension, une force, en physique. Si l’on tire la corde d’un arc, le bois se courbe sous la force de la tension exercée par la corde. Privons nous de l’agent intentionnel et individuel qu’est l’archer, pour ne retenir que la corde tendue, et nous aurons une idée adéquate la force en mouvement qu’est la puissance. De manière encore plus élémentaire, on peut définir la force, comme l’action d’un corps sur un autre. La définition purement mathématique, exprime la force comme un vecteur, caractérisé par une certaine intensité, une norme et une direction. La poussée ou la gravitation sont à différents niveaux de complexité, des exemples de ce qu’est la puissance. Nous en resterons, dans le cadre de notre travail à une définition newtonienne[16], sachant que c’est à celle-ci que notre auteur, par son époque,  s’en est tenu. On pourra cependant objecter que cette définition est un peu trop mécanique, mais si nous souhaitons rester fidèle à Nietzsche, il nous faut assumer cette réduction.

La « volonté de puissance » est donc ce vouloir sans agent aucun, qui fait naitre en l’être immobile le mouvement nécessaire à son accomplissement en tant que devenir. Ce qui doit nous interroger, c’est le lexique du  corps et de la corporéité dans lequel s’intègre le concept de salut, et qui doit nous rappeler la proximité sémantique de celui-ci avec une idée plus générale de santé. Nietzsche ne s’y trompe pas, et on ne doit pas s’étonner alors de pouvoir substituer à la « Grande Santé » ce que nous venons de définir par salut.

« C’est de ton but, de ton horizon, de tes pulsions, de tes erreurs et en particulier des idéaux et des fantasmes de ton âme que dépend la détermination de ce que doit signifier la santé même pour ton corps »[17]

Si l’on veut cependant faire preuve d’une certaine probité intellectuelle, on ne devra pas occulter le fait que le Salut chrétien, le salut réservé à l’âme offre cependant la résurrection des corps. En toute rigueur, on ne peut pourtant pas dire que le christianisme oublie le corps, mais bien plus justement qu’il se souvient bien de lui faire violence, sentant qu’en la vie du corps repose un véritable danger.

« Je prends plaisir à la volonté de dieu selon mon homme intérieur, mais je trouve dans ma chair une autre volonté qui veut m’imposer l’esclavage du péché »[18]

L’attaque est encore plus évidente dans ce passage :

                               « Tous ceux qui appartiennent au Christ crucifient leur chair avec ses convoitises »[19]

On remarquera que ces deux passages sont cités dans le texte de Luther intitulé De la liberté du chrétien[20], ce qui vient raffermir l’association que Nietzsche avait cru bon d’établir entre le réformiste et Saint Paul. Le fait même que Luther manifeste sa filiation toute particulière avec Saint Paul, doit nous alerter sur la question fondamentale de la chair. Il nous faut cependant distinguer le corps de la chair, puisque si le corps comme chair peut être condamné par le christianisme, le christianisme ne nie pas le corps. La chair, en revanche, est le corps pêcheur, le corps qui rend possible tout péché et c’est de celui ci dont il nous faut trouver un moyen de nous délivrer.

« […] nous savons que la loi est spirituelle ; mais moi je suis un être de chair, vendu au pouvoir du péché »[21]

Nietzsche en réalité, il nous faut l’avouer discute un certain dogme chrétien, et ne distingue pas les différences conceptuelles fondamentales qui anime la vie intellectuelle religieuse, et préfère s’attaquer à ce qu’il désigne lui-même par christianisme. S’il est sans doute le seul à savoir ce qu’il entendait par là, nous pouvons néanmoins assez facilement désigner comme son adversaire fondamental Saint Paul, et c’est derrière lui, et sous son autorité qu’il regroupe l’Eglise chrétienne. Le souvenir du Christ lui-même, se trouve être manipulé et déformé par cet habile inventeur. Le style polémique construit par ses exagérations est tout à fait assumé, puisque intégré au discours sous formes de plaisanteries, de moqueries. La teneur ironique ne fait que servir un scepticisme comme moyen qui vient saper les fondements jusque là in-questionnés sur lesquels repose la métaphysique, si la métaphysique est bien la science des fondements, celle qui concerne tout l’être en général, indépendamment de ces instanciations particulières. Il faut lire tout ceci comme le comportement rhétorique d’un auteur lassé du sérieux et de la pesanteur allemande. Si le coté anecdotique de ce reproche on ne peut plus stéréotypé prête à rire, il faut néanmoins comprendre que par là, c’est toute une philosophie boursoufflée de son importance qui, se plaisant dans les méandres du langage en devient abstruse et absconde, croyant qu’on juge la profondeur sur l’obscurité[22]. En réalité, une eau claire et limpide peut être bien plus profonde que l’eau boueuse et croupie d’un marais. L’humour et les sarcasmes de Nietzsche plus qu’une simple détente de l’esprit sont une véritable méthode contre les ballons de baudruche que sont les philosophies idéalistes dont il veut montrer la vacuité et qu’il critique[23]. Une fois de plus, nous nous devons de rappeler que si notre auteur partage certains thèmes avec la religion chrétienne[24], c’est plus particulièrement la posture adoptée face aux problèmes qui les distinguent. Si c’est la crainte de Dieu et l’obéissance à celui-ci, qui est la solution qu’offre à tous L’Ecclésiaste, (rappelons que le terme « ecclésiaste » est la traduction grecque de l'hébreu קהלת Qohelet, qui signifie "celui qui s'adresse à la foule") ; Nietzsche au contraire s’adresse aux rares élus qui ont compris Ainsi Parlait Zarathoustra[25], et leur promet un combat sans précédent afin de s’émanciper de la maladie qui a lentement gagné toute l’humanité. Ce qui importe, désormais, c’est de guérir, ce que compte, c’est cette conquête d’une santé promise[26]. Nous prendrons donc au sérieux l’image du médecin, puisque ce sera celle-ci qui guidera notre plan de lecture et d’interprétation du texte nietzschéen.

                Et la toute première chose qu’a à faire le médecin, c’est le diagnostic. Diagnostiquer, c’est examiner par les signes observables  ce qui cause les symptômes. Mais le diagnostic ne peut pas s’établir sans reconnaissance du symptôme comme trace de la maladie. Il faut reconnaître avant tout la maladie comme telle, et comprendre en quoi elle est contraire à l’état naturel du corps. Comprendre cet état naturel est difficile, et le définir par des termes philosophiques est difficile, si nous comprenons exactement ce qu’est la santé, qui est l’état naturel du corps, nous ne sommes plus sûr de rien dès lors qu’il nous faut la définir. Quoi qu’il en soit, le diagnostic établit les symptômes comme symptômes, et de ce fait, appelle maladie ce qui ne permet pas l’épanouissement de la vie, qui castre la volonté de puissance. Il s’agit de remonter à l’origine de maux dont on constate l’existence. Déjà, on comprend à quoi cela équivaut dans le langage de Nietzsche, ce que peut être cette première étape médicale, il s’agit de la généalogie. Mais ici même, il nous faut opérer une nouvelle division afin de distinguer l’origine des comportements maladifs et ensuite, seulement, l’évaluation des origines de ces comportements révélant du même coup, la source malsaine de comportements déjà, par eux même condamnables. Cette première étape, celle du diagnostic, nous l’étudierons en observant les différentes critiques que Nietzsche adresse à toutes les formes diverses et variées de la maladie. Ce qui caractérisera cette étude, ce sera le fil conducteur d’un faux salut, témoin des différentes instanciations d’un seul et même nihilisme. Socrate et Platon, le judaïsme, le christianisme, et les différentes formes politiques, voilà ce que nous étudierons tour à tour, lors de notre première grande partie.

            Notre deuxième partie sera consacrée à la réflexion autour d’une possible construction positive d’un concept de salut chez Nietzsche. Malgré les nombreuses critiques que notre auteur adresse à la langue allemande, nous nous y fierons au moins sur ce point. Les constructions lexicales autour de la santé et du salut sont très proches, et s’entrecroisent sans cesse. Heil, traduit à la fois la santé, mais aussi le salut[27]. Nietzsche ne manque pas de jouer sur cette ambigüité et cette polysémie. Seulement, si l’on lit d’assez près les textes, on remarquera que heil, n’apparait que peu de fois. En revanche, les mots formés à partir de ce radical abondent, heilt[28], geheilt[29], heilig[30], heilige[31]. La liste est loin d’être exhaustive, mais déjà, nous devons voir qu’à la notion de santé, et de guérison s’ajoute celle du sacré. Si nous devions justement définir le salut, ce serait comme cette guérison sacrée, guérison d’un tout autre ordre que le simple rétablissement. En ce sens, il n’est pas tout à fait sot de parler de salut chez Nietzsche, puisque celui-ci attribue à sa philosophie et par la bouche de Zarathoustra la capacité de sauver :

« Il vaut la peine d’avoir vécu sur cette terre ; une seule journée, une seule fête chez Zarathoustra m’a enseigné à aimer la vie.
« C’était donc cela la vie ? dirai-je à la mort. Eh bien, recommençons ! »
[…]Dès que les hommes eurent entendu sa question, ils se sentirent transformés et guéris et se souvinrent de celui à qui ils devaient cette guérison. Et ils s’élancèrent vers Zarathoustra. »[32]

Si en plus de cela, on se souvient que Nietzsche a choisi Zarathoustra le prophète pour illustrer et transmettre son message, sa « bonne nouvelle », alors le discours « religieux » n’est pas disqualifié. L’auteur choisit de critiquer une certaine forme, certaines instanciations de la religion, mais les concepts religieux, comme celui du salut, ou celui de la divinité ne sont pas abandonnés, mais bien plutôt réinvestis. Nietzsche dit à son propre propos dans son Essai d’autocritique qui préface La naissance de la tragédie :

« Ici parlait en tout cas – on se l’avoua avec autant de curiosité que de répulsion – une voix étrangère, le disciple d’un « dieu » encore « inconnu », qui s’était provisoirement dissimulé sous la capuche du savant, »[33]

Disant cela, nous voulons nous prémunir d’une certaine lecture de Nietzsche qui tend à en faire le négateur des religions, le négateur des valeurs, et lui attribuer comme seul geste philosophique « le grand soupçon ». Ce serait faire de Nietzsche un nihiliste, ce qu’il n’est pas. La négation nietzschéenne n’est que le moment de la destruction préalable à toute fondation sérieuse.

            Notre troisième partie sera dédiée à l’étude des différents moyens pratiques que Nietzsche envisage afin de rendre possible cet avènement de ce qu’il appelle « la grande santé ». Celle-ci n’est pas à concevoir de la même manière que l’on conçoit un paradis pour lequel le travail et l’effort sont justement le contraire de ce que l’on va obtenir. Non, la santé sera justement l’objet dont la seule poursuite sérieuse garantit la détention. Seulement, la santé n’est pas une possession comme les autres, et nous ne sommes pas assurés de la conserver, ne serait ce qu’un instant, dès lors qu’on arrête de tout faire pour elle. L’objectif nietzschéen est donc la production d’hommes sains et de vies saines. Cette « production » et cette « culture » d’hommes sains n’est rendu possible que par la mise en place d’un cadre politique et collectif qui permette à l’individu d’exister en tant que tel. Une fois rendue possible une existence individuelle pleine et entière, nous nous attacherons à étudier comment Nietzsche rend effective la réalisation du salut, comme santé à venir et comme possibilité sans cesse renouvelée d’une santé plus grande. Quelques moyens pour une vie saine seront envisagés et étudiés et parmi ceux-ci la diététique, comme science de la nutrition et l’exercice, comme expression joyeuse de la force. Chaque individu spécifiant sa santé, selon sa propre nature, on aura nécessairement autant de santés différentes que d’individus. S’il est vain de chercher une santé générique, seule la recherche individuelle de sa propre santé permet à chacun d’espérer une santé plus grande. Le motif même de la santé interdit toute satisfaction définitive, c’est une tension qui sans cesse amène l’individu à réclamer une plus grande santé que celle qui l’a déjà. En ce sens, une telle santé ne peut pas être séparée du projet de santé et de l’espérance de santé qu’elle porte en elle. Si l’individu mué par cette quête de santé n’est jamais satisfait ou au repos, ce n’est pas tant qu’il n’arrive pas à être en bonne santé ; c’est bien plutôt que la véritable santé, sans jamais être atteinte est sans cesse reconduite. L’individu « sauvé » ne doit pas se comprendre comme un individu achevé et béat, mais comme une tension appelée à se perpétuer tant qu’il vivra.


[1] NIETZSCHE F., Le Gai Savoir, « Avant Propos », Traduction Wotling, Paris, GF Flammarion, 2000.
[2] NIETZSCHE F., Ainsi Parlait Zarathoustra, « Les hallucinés de l’arrière monde », Traduction Bianquis, Paris, GF Flammarion, 2006.
[3] NIETZSCHE F., L’Antéchrist, § 62, Traduction Blondel, Paris, GF Flammarion, 1996.
« Je condamne le christianisme, j’élève contre l’Eglise chrétienne la plus terrible des accusations qu’un accusateur ait jamais prononcée. Elle est pour moi la plus grande des corruptions concevables, elle a eu la volonté de l’ultime corruption encore possible. »
[4]NIETZSCHE F., Le Crépuscule des idoles, « Ce que je dois aux anciens. », §4, Traduction Blondel, Paris, GF Flammarion, 2005.
[5] NIETZSCHE F., Friedrich Nietzsche : Sämtliche Briefe, Kritische Studienausgabe, Lettre du 13 février  1883 destiné à son éditeur Ernst Schmeitzner , Berlin-New York, Walther de Gruyter, 1975-1984.
[6] Nouveau Testament, « 2ème Epitre aux Corinthiens », [VI : 2], traduction Grosjean, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1971.
[7] NIETZSCHE F., Fragments Posthumes, VIII, 3, 22, [10], « Loi contre le christianisme », Paris, Gallimard, 1974.
[8] Nouveau Testament, « 2ème Epitre aux Corinthiens », [V : 19].
[9] NIETZSCHE F., L’Antéchrist, « Prologue ».
 « Ce livre est pour les très rares élus. Peut être même n’en existe-t-il plus aucun. Ce pourraient être ceux qui comprennent mon Zarathoustra : comment pourrais-je me confondre avec ceux que d’ores et déjà des oreilles sont prêtes à entendre ? »
[10] CICERON, Lettres familières, XIV, 3, 1 – 2, Traduction Bailly, Paris,  Classiques Garnier, 1934-1935.
« Car jours et nuits, j'ai sous les yeux votre deuil, votre chagrin et ta santé précaire; mais un très timide espoir se fait jour. »
[11] NIETZSCHE F., Le Gai Savoir, « Troisième livre », § 120, « Santé de l’âme ».
[12] NIETZSCHE F., Le Crépuscule des idoles, « Maximes et flèches », §8.
[13] NIETZSCHE F., Le Gai Savoir, « Cinquième livre », « Nous, sans peur », § 382, « La grande santé ».
[14] Nouveau Testament, Première Epitre aux Corinthiens, [I : 27].
[15] NIETZSCHE F., L’Antéchrist, § 6.
[16] A propos de l’idée historique du concept de force à l’époque des lumières  nous renverrons au travail collectif DELON M., BLAY M., JUNOD P., ROCHE D., Dictionnaire européen des Lumières, Paris, PUF, Quadrige Dicos Poche, 2007.
[17] NIETZSCHE F., Le Gai Savoir, « Troisième livre », § 120, « Santé de l’âme ».
[18] Nouveau Testament, Epitre aux Romains, [VII : 22], traduction Grosjean, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1971.
[19] Nouveau Testament, Epitre aux Galates, [V : 24], traduction Grosjean, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1971.
[20] LUTHER M., De la liberté du chrétien, traduction Greiner, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1999.
[21] Nouveau Testament, « Epitre aux Romains », [7 : 14].
[22] NIETZSCHE F., Ainsi Parlait Zarathoustra, « Les Discours de Zarathoustra », « Lire et Ecrire ».
[23] NIETZSCHE F., Le Gai Savoir, « Plaisanterie, Ruse et Vengeance », §21.
« Contre la Vanité
Ne t’enfles pas : sans quoi
Une petite piqûre suffira à te faire éclater »
[24] Nouveau Testament, « L’Ecclésiaste », I : 2,  Traduction Grosjean, Bibliothèque de la Pléiade, 1971.
"Vanité des vanités, dit l'Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité."
[25] NIETZSCHE F., L’Antéchrist, « Avant Propos ».
[26] NIETZSCHE F., Ainsi Parlait Zarathoustra, « Première Partie », « De la Vertu qui donne », §2.
[27] Comme la racine latine, salus, salutis, par ailleurs.
[28] Guérir quelqu’un de quelque chose.
[29] Etre guéri.
[30] Saint, sacré.
[31] Le Sacré.
[32] NIETZSCHE F., Ainsi parlait Zarathoustra, « Quatrième et dernière partie », « La cène ».
[33] NIETZSCHE F., La naissance de la tragédie, « Essai d’autocritique », § 3, Traduction Haar, Paris, Folio Essais, 1977.